Gazette d'Admiroutes N° 151 en date du 04/12/2006

Publié le par Jean-Paul Baquiast

Lire aussi sur Automates Intelligents:
* Conclusions et compte-rendu express du Colloque de Toulouse "Politique spatiale et souveraineté européenne", 17 novembre 2006 http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/76/coltoulouse.htm


Ségolène Royal au Moyen Orient

Les socialistes (sont-ils pervers? ) ont eu bien tort de laisser ce week-end les ministres du gouvernement et beaucoup de journalistes faire des gorges chaudes sur les prétendues gaffes de SR au Moyen-Orient. Michèle Alliot Marie a dépassé la moquerie et est allé jusqu'à la diffamation en annonçant, avec un visage réellement déformé par la haine, que SR avait mis la vie de nos soldats en danger par ses prétendues "légèretés". En fait, la candidate socialiste a fait un travail diplomatique très utile, qui semble unaniment reconnu localement: montrer que quelqu'un en France s'intéresse concrètement à la région et serait prêt, une fois au pouvoir, à jouer les médiateurs. C'est tout à l'honneur, non seulement de SR et du PS mais de la France entière. A titre personnel, Ségolène a fait montre de courage en allant dans des endroits où d'autres ne se risquent pas, et en ne battant pas en retraite devant les mises en garde intéressées lui conseillant de reprendre l'avion. 04/12/06.


Le Fonds européen d'ajustement à la mondialisation

La Commission européenne va lancer un Fonds de ce nom destiné à soutenir la reconversion des travailleurs licenciés. Suite à différentes fermetures d'usines, notamment par Renault puis Volkswagen en Belgique, deux commissaires, l'un en charge des affaires sociales, l'autre de la politique régionale, vont dégager des moyens à cette fin. Par ailleurs une réforme du droit du travail visant à encourager la "flexicurité" va être étudiée. il s'agira de voir comment le travailleur pourrait conserver une certaine protection même en cas de licenciement et changement d'emploi. Mais qui paiera et pour quels montants? Prendre véritablement en charge ce problème au niveau européen supposerait une forte augmentation du budget communautaire - que nul n'envisage actuellement. Par ailleurs cette augmentation devrait-elle se faire, comme certains le suggèrent par facilité, aux dépens des budgets communautaires de R/D, déjà très insuffisants? Il semble évident au contraire que les deux politiques se conjuguent, avec celles encore en souffrance de la formation professionnelle. L'Union Européenne développera-t-elle un vrai profil social. Ce serait en tous cas bien préférable à la surenchère au moins-disant social et fiscal dans laquelle s'affrontent actuellement les Etats. 04/12/06


Le moteur de la fusée européenne Véga a réussi un essai en vraie grandeur

Le 30 novembre 2006, à Kourou, le moteur P80 du premier étage de la fusée Européenne Véga a réussi son essai. Il s'agit d'un moteur à poudre conçu par la firme italienne Avio en collaboration avec d'autres partenaires européens dont le CNES. Le lanceur est développé par l'ESA pour le compte de 7 pays, Italie, France, Espagne, Belgique, Pays-Bas, Suisse et Suède. Le budget prévu est de 560 millions. Sa masse sera de 137 tonnes, la charge utile de 1.500 kg, l'orbite polaire et héliosynchrone à 700 km d'altitude (donc pas d'orbite géostationnaire réservée aux autres fusées de l'ESA, Soyouz et Ariane-5. Le marché pour de peits satellites n'est pas négligeable, encore que les contratis restent à trouver. Mais une telle fusée s'impose de toutes façons car elle rendra aussi des services dits institutionnels. Les moteurs des 2e et 3e étages, baptisés Zefiro, ont déjà été testés. Le premier vol est programmé pour 2008. Il s'agit d'une bonne nouvelle pour l'Europe spatiale. 04/12/06

http://www.esa.int/SPECIALS/Launchers_Access_to_Space/ASEKMU0TCNC_0.html


La France doit-elle fabriquer les missiles nucléaires stratégiques M51?

Le ministère français de la défense a fait procéder voici quelques jours au premier tir d'essai du nouveau missile stratégique M51. Ce fut un succès. Le missile tiré du Centre d'essais des Landes a atteint un objectif théorique en mer près des côtes américaines, après un quart d'heure de vol accompli à la vitesse moyenne de Mach 25, vitesse à laquelle s'est accomplie la rentrée dans l'atmosphère. L'engin de 56 tonnes est l'un des principaux composants d'un des nouveaux programmes d'armement français, le programme Coelacanthe. Il s'agit de rééquiper, à partir de 2010, les quatre sous-marins nucléaires lance-engins (SNLE) de la Marine nationale avec un missile de portée sensiblement accrue. Le M51 remplacera l'actuel M45, de portée plus réduite.

La portée gardée secrète du M51 permettrait selon la DGA d'atteindre n'importe quel point de la planète. Le missile a été conçu afin de pouvoir être tiré depuis un sous-marin en plongée. Ejecté par une chasse d'air comprimé, le missile allume son moteur à quelques dizaines de mètres de la surface. Sa propulsion est la même que celle des moteurs auxiliaires de la fusée Ariane 5. Chaque sous-marin embarque seize missiles stratégiques.

Sous la coiffe de son troisième étage, le nouveau missile pourra transporter des armes nucléaires, au nombre de une à six. Le coût du programme serait de 8,5 milliards d'euros, soit pour une série de cinquante à soixante engins un prix unitaire, développement compris, de plus de 150 millions d'euros. Selon la DGA, la France est, avec les Etats-Unis, le seul pays au monde à maîtriser ces technologies. Les sous-marins britanniques sont ainsi équipés de missiles américains Trident, ce qui place les Britanniques dans la dépendance de Washington. C'est une des contraintes des special relationships dont se vantent nos voisins. Quant aux Russes, ils connaissent de grandes difficultés pour mettre au point leur missile de nouvelle génération.

Comme il fallait s'y attendre, de nombreux réseaux de militants antinucléaires et pacifistes français ont tenté de gêner le tir, allant jusqu'à envoyer de soi-disant "inspecteurs citoyens" dans les environs de la plateforme de lancement, malgré les barrages de la gendarmerie. Un de leurs arguments est que ces missiles, comme les futures bombes destinées à être lancées par eux, ne serviront jamais à rien, aucune menace correspondante n'étant prévisible à échéance de trente ans. Ils affirment aussi que la France ne peut qu'inciter par cet exemple des pays tels l'Iran et la Corée du Nord à se doter de missiles de longue portée.

Nous pensons que l'argument ne tient pas. Si la France conserve une force nucléaire stratégique, et si celle-ci conserve un rôle de dissuasion pouvant se révéler utile un jour, elle doit être équipée des meilleurs matériels permis par la technologie. C'est par ailleurs toute l'industrie du spatial et de l'aéronautique civile et de défense qui en bénéficieront. On sait qu'effectivement, la France est le seul pays au monde à pouvoir technologiquement et industriellement égaler en qualité les réalisations américaines. Ceci agace d'ailleurs considérablement non seulement ceertains pays européens mais surtout les Américains eux-mêmes. On ne peut pas ne pas penser que les manifestations des inspecteurs citoyens et autres opposants ne soient pas un peu alimentées par ces derniers. Du temps de la guerre froide, les mêmes personnes auraient pu aussi bien militer dans le trop célèbre Mouvement de la Paix. 28/11/06

Mais nous sommes objectifs. Vous pouvez aller directement aux sources des mouvements contestataires, en consultant par exemple le site Non au Missile M51 http://www.nonaumissilem51.org/index.html?accueil


La Suède développe le biogaz

Source Antenne 2, 27/11/06, 20h. L'antenne a présenté en détail l'usine suédoise de biogaz qui produit un carburant utilisable dans la propulsion des moteurs à explosion: automobiles, autocars et même un train (notre photo). Mis au point par Svensk Biogas ce dispositif permet de réutiliser les déchets animaux et végétaux de toutes sortes. Le biogaz s'obtient lorsque des bactéries, en l'absence d'oxygène, entraînent une décomposition de la matière organique (digestion anaérobie). Le biogaz est un mélange de méthane et de dioxyde de carbone. Sa combustion pollue assez peu. Mais l'avantage principal est qu'il permet de réutiliser de façon renouvelable la quasi-totalité des matières organiques produites dans une ville de dimension moyenne. Le processus d'origine naturelle se retrouve dans de nombreux milieux: marais, décharges, fosses septiques. Il suffit d'alimenter les digesteurs avec des déchets collectés par tri sélectif au près de la population, des abattoirs et des restaurants.

Il faut noter que cette réalisation est l'un des 50 projets d’innovation financés dans le cadre du programme LIFE-Environnement 2006 par la Commission européenne, dans 14 pays, pour un montant de 66 millions €. Voilà un usage exemplaire des budgets communautaires. 27/11/06

* Svensk biogas http://www.svenskbiogas.se/sb/docs/english/Engelsk_folder.pdf


Propositions des chercheurs européens concernant les équipements lourds de recherche

35 projets scientifiques ont été proposés par l'ESFRI qui regroupe des chercheurs européens indépendants de la Commission (Forum européen pour les infrastructures de recherche). Il s'agit de lasers de puissance, de supercalculateurs, de banques de données scientifiques, etc. Cette proposition met en évidence le besoin de grands équipements spécifiquement européens, qui permettraient de faire avancer les recherches fondamentales et les innovations industrielles en Europe - pour des coûts finalement très minimes au regard de leurs retombées. L'expérience du pôle Neurospin (voir dans ce numéro http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/77/actualite.htm#acd) montre l'intérêt de tels investissements. Mais on peut craindre que l'ESFRI ne prèche dans le vide, vu l'indifférence des décideurs européens pour la recherche.

* http://cordis.europa.eu/esfri/home.html et http://cordis.europa.eu/esfri/roadmap.htm#roadmap2006


Les bourses européennes sous contrôle américain

Quelques jours après que la Bourse allemande ait renoncé à s'entendre avec la bourse européenne Euronext, laissant la voie libre au New York Stock Exchange, on annonce que le Nasdaq, le marché européen spécialisé dans la cotation des entreprises de haute technologie, vient de lancer une nouvelle OPA sur le London Stock Exchange, dont il est déjà le premier actionnaire. Il est très vraisemblable que cette offre, préalablement refusée par le LSE, sera acceptée. Ceci veut dire que dans quelques mois le contrôle des intérêts américains sur les bourses européennes sera total. Quelle importance, dira-t-on? Les entreprises européennes, si elles sont saines ne seront pas plus mal perçues demain qu'aujourd'hui par les investisseurs. Erreur. Les bourses américai
nes imposeront leurs critères d' évaluation qui s'appuient sur des termes comptables différents de ceux en usage en Europe, et qui dans l'ensemble privilégient davantage les intérêts des actionnaires que ceux des investissements. De plus, les manipulations de l'opinion toujours possibles dans des marchés reposant autant sur la rumeur que sur les réalités, s'exerceront dorénavant à sens unique, défavorisant les entreprises européennes et facilitant leur rachat éventuel par les fonds d'investissements américains (voir rubrique ci-dessous). 21/11/06


Les fonds d'investissement américains à l'assaut des entreprises européennes

Dans Le Monde du 20/11/06, p. 30, Eric Le Boucher indique, fort justement, que l'industrie française "a perdu pied". L'indice de la production manufacturière a reculé de 0,8% au troisième trimestre. Il n'a pas progressé depuis 2000. " La France n'est plus capable de produire autant qu'elle consomme. Elle importe donc le travail des autres. Le commerce extérieur est redevenu déficitaire". L'industrie souffre de maux structurels: investissements insuffisants, dépenses de recherche/développement en décrochage, incapacité de se réorganiser et se concentrer rationnellement Ceci, note l'auteur, n'inquiète apparemment personne en France. Le réveil sera rude. Il l'est déjà, lorsque l'on constate les délocalisations et la fuite des cerveaux à l'étranger.

Le mal n'affecte pas uniquement la France, mais toute l'Europe, même si l'industrie allemande a pu conserver des positions fortes que la France ne pourrait qu'envier. Une grande partie du mal tient au jeu des marchés financiers totalement ouverts à la concurrence internationale. Les syndicats d'un certain nombre d'entreprises françaises ont dénoncé ces jours-ci le rôle des fonds d'investissements dont la plupart sont des fonds de pensions anglo-saxons. Ceux ci, encore pratiquement inexistants en France, collectent des sommes considérables et les utilisent pour racheter des entreprises (plusieurs milliers d'entreprises françaises ces derniers mois). L'avenir à long terme de ces entreprises ne les intéresse pas. Ils profitent de leur passage aux commandes pour vendre les segments déficitaires, même si ceux-ci sont porteurs d'avenir. Ils restructurent et délocalisent à l'occasion, en comprimant au maximum les effectifs et les coûts salariaux. Ils revendent ensuite l'entreprise en profitant de la plus value permise par ces "dégraissages". Sous leur contrôle, l'entreprise n'a aucune possibilité d'investir dans l'équipement et la recherche, dont les retombées futures à long terme n'intéressent pas les fonds. Tous les bénéfices qu'elle réalise, au détriment notamment des salariés, vont à la rémunération des nouveaux actionnaires ainsi qu'au remboursement des emprunts souvent souscrits par les fonds pour réaliser l'acquisition de l'entreprise (mécanisme du Leverage Buy Out).

Il faut ajouter que les fonds de pension américains comptent dans leurs rangs des groupes pilotés de près ou de loin par les agences de renseignement et d'investissement travaillant pour le Pentagone (ainsi In Q Tel ou Carlyle) . Ils s'intéressent plus particulièrement aux entreprises de haute technologie européenne qu'ils font passer sous contrôle américain. Ce fut le sort du leader mondial des cartes à puces Gemplus et de bien d'autres. Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner de voir péricliter l'industrie française. L'industrie européenne en général ne s'en tirera pas mieux.

Les économistes libéraux insistent sur le fait que les fonds ont un effet utile: encourager les restructurations et favoriser la compétitivité. C'est évidemment faux et on le constate en ce qui concerne l'indice de production manufacturière. Il faut bien voir que, dans une économie à l'ancienne, favorisant les politiques industrielles, les éventuels gains de productivité découlant des réorganisations et de certains compressions de coûts salariaux seraient allés à l'investissement et à la recherche au sein de l'entreprise ou de la branche. La collectivité nationale en aurait donc profité pour se renforcer face à la concurrence extérieure. Aujourd'hui, ces gains de productivité vont à des intérêts financiers dont le "court-termisme" est indiscutable. De plus ils vont à des intérêts susceptibles de se réinvestir (quand il s'agit des entreprises technologiques) dans les entreprises étrangères (sous contrôle américain) directement concurrentes des entreprises nationales. On voit donc que, si ce régime continue à s'appliquer à la France, s'il s'étend à l'Europe toute entière, dans quelques mois ou années, il ne restera plus sur le continent que des filiales d'entreprises américaines de distribution. Mais avec quel argent les consommateurs pourront-ils y payer leurs achats?

La conclusion de constatations de cette nature est que, si l'Europe ne répudie pas ouvertement le credo libéral imposé par ses compétiteurs les plus acharnés à sa disparition en tant que puissance économique autonome, elle ira rapidement à sa perte. Nous y reviendrons. 21/11/06


La conférence des Nations unies sur le changement climatique

Selon les optimistes, dont nous ne sommes pas (voir ci-dessous un post scriptum justifiant ce pessimisme) la conférence des Nations unies sur le changement climatique qui se tenait à Nairobi (Kenya) s'est achevée le 17 novembre sur un succès de principe pour les défenseurs de la lutte contre la production des gaz à effet de serre. Les ministres des 180 pays représentés ont décidé d'ouvrir la révision du protocole de Kyoto en 2008, en se fixant l'objectif de parvenir à un accord sur le dispositif qui lui succédera.

Ce protocole engage les pays industrialisés signataires à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 5 % d'ici à 2012. Il se verra donc prolongé au-delà de cette date. Mais beaucoup espéraient que les taux de réduction, considérés comme insuffisants, pourraient être augmentés, ceci peut-être même sans attendre 2008. On reproche aussi à la décision de ne pas fixer de date de fin des futures négociations, ce qui risque de les rendre interminables.

La décision prise conforte le processus contractuel mis en place pour limiter les émissions. Elle assure la pérennité des marchés conclus en ce sens. Il s’agit du mécanisme dit de « développement propre", qui favorise l’adoption de techniques énergétiques efficaces dans les pays en développement. Les pays adoptant de telles techniques bénéficient de "crédits d'émissions" correspondant aux émissions de gaz à effet de serre ainsi économisées. Ces crédits peuvent être revendus aux gros pollueurs qui ne peuvent pas ou ne veulent pas encore limiter leurs émissions. Ce mécanisme intéresse particulièrement les pays du sud, qui peuvent avoir ainsi accès à des technologies modernes. En Europe, des marchés d’échange se sont déjà crées sous la forme d’une Bourse du carbone, mais les entreprises et les Etats ne s'engageront sur ces marchés que s'ils durables. Les décisions de Nairobi vont en ce sens.

Il semble également qu’à Kyoto, les Etats-Unis, ayant jusqu’ici refusé de prendre aucun engagement, affichent une attitude plus ouverte. Plusieurs de leurs Etats ont annoncé qu'ils allaient implanter un tel marché. La nouvelle majorité démocrate a fait savoir qu'elle était favorable à cette démarche. Certains de ses représentants laissent entendre que le prochain Congrès élaborerait une législation visant à restreindre les émissions. Les pays vertueux peuvent-ils se satisfaire de ces promesses ? Certainement pas en principe. Mais comme ils n’ont pas de moyens de pression sur les Etats-Unis, ils sont bien obligés de subir leur bon vouloir, et en supporter directement les conséquences plus ou moins désastreuses.

Il est tout aussi préoccupant de voir que les pays du Sud ont exclu de prendre des engagements contraignants en terme quantitatifs, s’abritant derrière la "responsabilité historique" des pays occidentaux dans la crise climatique. Ils se montrent cependant ouverts au principe des échanges de crédits d’émission.

Ajoutons que la conférence de Nairobi a renforcé le fonds d'adaptation visant à aider les pays pauvres, notamment africains, à faire face au changement climatique. Elle a aussi progressé, sous l'impulsion du Brésil, vers l'intégration des forêts tropicales dans le futur protocole de Kyoto : leur protection pourrait intégrer le marché du carbone. Ceci signifierait que les mesures visant à freiner la déforestation ou favoriser les replantations pourraient être financés par des échanges de crédits avec les pays industriels gros pollueurs. Il n'est pas interdit d'espérer...

La conférence de Nairobi a eu un autre résultat. Elle a mis en évidence le fait que les pays les plus pauvres sont aussi ceux qui sont les plus menacés par un changement climatique contre lequel ils ne peuvent pas faire grand-chose dans l’immédiat, faute de pouvoir réduire leurs populations en temps utile. C’est particulièrement le cas de l’Afrique, comme l’ont montré deux études présentées lors du sommet.

Le climat africain risque de devenir de plus en plus variable et, globalement, de plus en plus sec. Certes, la situation n’est pas la même à l’est du continent généralement plus humide et au Sahel généralement plus aride. De plus, elle peut changer d’une année sur l’autre. Mais la tendance dominante est au réchauffement et à une baisse des précipitations qui devraient aggraver l'accès à l'eau. En 2025, quelque 480 millions d'Africains risquent de connaître de réelles difficultés parce qu'ils vivront dans des régions aux ressources en eau insuffisantes. 70 millions d'autres, vivant dans les zones côtières, devront sans doute les quitter, vers 2050, du fait de la montée du niveau de la mer.

En conséquence de cela, la superficie des terres souffrant de "graves limitations environnementales" , c’est-à-dire difficilement cultivables ou habitables, devrait progresser au sud du Sahara, passant de 80 000 à 600 000 km2. Ainsi, "les impacts du changement climatique pourraient largement bloquer les efforts de développement dans des secteurs-clés", selon un des rapports.

L'agriculture, déjà fragile, devrait en souffrir un peu plus alors qu'elle constitue l'activité de 70 % des Africains. Une dégradation de la sécurité alimentaire est donc à craindre tandis que la demande dans ce domaine va doubler dans les trente prochaines années du fait de l'augmentation de la population. L’importation de produits agricoles venant des pays du Nord sera sans doute parallèlement devenue plus difficile, par la mise en culture de terres agricoles au profit des bio-carburants. La sous-alimentation, pour ne pas dire les famines chroniques résultant de cette situation, favorisera l’expansion des maladies tropicales - choléra, paludisme – elles-mêmes favorisées par le réchauffement climatique.

Face à cela, les instruments mis en place par le protocole de Kyoto ne semblent pas d'un grand secours pour l'Afrique. Les projets environnementaux développés dans les pays du Sud en échange de "crédits d'émission" à négocier sur le marché du CO2 n’intéressent que médiocrement l’Afrique, soit à ce jour 9 projets sur mille environs. D’où viendront par ailleurs les financements permettant de faire fonctionner le Fonds d'adaptation défini à Nairobi ?

Ceci ne veut pas dire que le monde développé ne pourrait rien faire, ni pour aider les pays vraiment pauvres ni pour limiter plus drastiquement ses propres comportements inducteurs de réchauffement climatique. Mais il faudrait qu’il s’engage dans une véritable révolution économique et sociale destiné à changer en profondeur ses modes de vie. Personne à Nairobi n’a osé officiellement poser le problème en ces termes. 20/11/06

* Protocole de Kyoto http://en.wikipedia.org/wiki/Kyoto_Protocol

PS au 03/12/06. Dans la revue NewScientist du 2 décembre 2006 p. 16, un certain Larry Lohmann quji travaille pour l'ONG britannique The Corner House http://www.thecornerhouse.org.uk et qui est par ailleurs auteur du livre Carbon Trading: A critical conversation on climate change, privatisation and power , téléchargeable sur le site, montre que le système des bourses de permis de polluer, célébré comme une géniale invention des Européens pour lutter contre la production des GES, n'aboutit pas du tout à ce résultat. C'est ainsi selon lui que le European Union's Emissions Trading Scheme (EUETS) chargé de la mise en oeuvre de ce système pour l'Europe, a par divers mécanismes encouragé les industriels européens gros pollueurs à augmenter encore leur consommation de carburants fossiles. Qu'une cimenterie européenne achète des droits à polluer auprès d'une ferme d'éolienne en Afrique pourra certes diminuer (un peu) la production future de GES en Afrique, mais permettra à la cimenterie de continuer plus que jamais à consommer charbon et pétrole. Or ce sont ces consommations qu'il faudrait tarir à la source, surtout si le charbon et le pétrole restent accessibles à des prix abordables. La volonté des Européens, en fait, n'a jamais été de s'en prendre directement à leurs grands industriels, pour les conduire à changer leurs méthodes de production et faire appel à de nouvelles sources. Il en est de même d'ailleurs hors d'Europe. Les objectifs pourtant modestes du Protocole de Kyoto risquent dans ces conditions de rester des voeux pieux.

 


Publié dans gazetadmiroutes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article