Gazette d'Admiroutes N° 150 du 15/11/2006

Publié le par Jean-Paul Baquiast

A titre exceptionnel, nous consacrons la preque totalité de ce numéro à la question des politiques industrielles et de recherche européennes. Ce texte sera développé dans un essai en préparation qui sera édité par Jean-Paul Bayol Editions.

L’Europe a besoin d’un nouveau colbertisme
Les enseignements de la panne électrique du 4/11/06

La panne des réseaux électriques européens du 4 novembre 2006 a mis en évidence les risques de la libéralisation d’un service public essentiel au bon fonctionnement et à la sécurité des sociétés européennes. Des entreprises de production d’énergie ou de distribution qui se feraient concurrence, avec comme principale motivation l’augmentation du profit de leurs actionnaires, privilégieraient nécessairement la recherche de nouveaux clients aux dépens des investissements de long terme. De plus, les harmonisations techniques entre opérateurs de pays différents, indispensables si l’on veut assurer l’interconnexion des réseaux, risqueraient de ne plus être considérées comme prioritaires, chaque entreprise voulant fidéliser son créneau de clientèle autour de normes et pratiques différentes. Il est donc apparu évident, non seulement aux syndicats de personnels mais aux hommes politiques responsables, que les Etats européens doivent maintenir une participation majoritaire dans les capitaux et les conseils d’administrations des entreprises électriques. Ils doivent également renforcer leur coordination sur l’ensemble du territoire européen, en mettant en place une Agence européenne de l’énergie. Jean-Paul Fitoussi (Le Monde du 7 novembre, p. 2) est allé plus loin en proposant la création d'une Communauté européenne de l’environnement, de l’énergie et de la recherche (C3ER).

Celle-ci jouerait le même rôle que la Communauté européenne du charbon et de l’acier afin de fédérer les Etats européens autour d’objectifs concrets. Elle contribuerait ainsi, en termes favorisant l'émergence de grands projets, à la relance du processus d’intégration européenne. Cette Communauté irait plus loin que ne pourrait le faire une simple Agence européenne de l’énergie, puisqu’elle aurait aussi compétence sur les grandes questions de protection de l’environnement et de promotion de la recherche et de l’innovation. Aujourd'hui, dans ces domaines, l’Union européenne se montre de plus en plus impuissante, faute d’ambitions et de coordination, alors que ces questions ont une importance capitale pour son avenir.

La C3ER proposée par Jean-Paul Fitoussi représente manifestement, même s’il n’ose pas trop le dire, le retour à une forme de capitalisme d’Etat et de politiques industrielles qui avaient fait la fortune de la France sous les Trente Glorieuses, mais que répudient encore la plupart des gouvernements européens. Elle n'aurait donc que peu de chances d'aboutir, si l'on s'en tenait à une vision superficielle.

Nous pensons cependant qu'aujourd'hui, les opinions publiques accueilleraient ces perspectives avec faveur. Elles sont échaudées par les dégâts résultant de l’ouverture sans précaution à la concurrence internationale, c'est-à-dire aux opérations des fonds spéculatifs provenant de pays économiquement dominants. Evidemment, nous ne somme plus en 1950 et les modes d’intervention des Etats européens sur l’économie devraient tenir compte de toutes les améliorations de la gestion publique offertes aujourd’hui par les nouvelles technologies de management et de participation.

La panne électrique doit donc selon nous être l’occasion d’approfondir la réflexion sur les limites du libéralisme et du capitalisme financier pour résoudre en profondeur les problèmes de sécurité et de développement durable des pays européens. Dans un très grand nombre de secteurs stratégiques, il devient nécessaire de réintroduire une gestion publique s’inspirant de considérations politiques à longue échéance et non d’objectifs de rentabilité immédiate ou de croissance superficielle.

Si cette véritable révolution conceptuelle était envisagée, les conséquences en termes de structures administratives et politiques seraient considérables. L’Europe redeviendrait ce qu’elle avait longtemps été pendant les années de reconstruction d’après-guerre, une véritable économie mixte, faisant coexister un secteur public « intelligemment protégé » et un secteur privé ouvert à la concurrence. On dira que cette coexistence est impossible et on agitera le spectre d’un retour à une économie entièrement dirigée, voire d’un collectivisme de type soviétique, qui nous couperait du reste du monde. Mais l’argument ne tient pas. Si le secteur public est intelligemment dirigé, il veillera au contraire à conserver le meilleur des échanges internationaux et de la concurrence, sans pour autant compromettre les intérêts vitaux ?

Est-ce faisable ? Bien sûr que oui, puisque c’est ce que font les Etats-Unis depuis la deuxième guerre mondiale. Ils se présentent à l’extérieur comme les chantres du libéralisme et de la mondialisation. Mais ils n'appliquent les recettes du libéralisme que là où ils sont économiquement dominants. Dans toute une série de secteurs qu’ils considèrent comme stratégiques, ils font appel à l’intervention de l’Etat, souvent avec des moyens d’une grande brutalité. Ces secteurs eux-mêmes sont très nombreux, comme le montre l’actualité récente. Ils ne regroupent pas seulement les technologies de sécurité-défense. Ils vont de l’agriculture à l’énergie, en passant par diverses industries manufacturières et – ne l’oublions pas – les industries culturelles par lesquelles ils tentent de « formater» les esprits humains dans le monde entier. On constate alors que l’OMC, l’ONU et les autres agences internationales ne peuvent les empêcher de réaliser ce qu’ils jugent bon pour maintenir leur avance technologique et leur domination économique et culturelle.

Or ce que la taille des Etats-Unis leur permet de faire sans risques d'enfermement dans une autarcie stérilisante, la taille de l’Union européenne, prise dans son ensemble, permettrait de le faire de la même façon. Nul ne discute le fait que, sauf cas particuliers, le patriotisme industriel et l’intervention publique trouvent vite leurs limites à l’échelle d’un Etat européen national. Par contre, étendus à l’ensemble de l’Europe, qui est encore la seconde puissance économique et intellectuelle du monde, une politique de souveraineté et d’indépendance économique n’aurait que des avantages.

Ceci nous conduit à penser que, dès 2007, sous les présidences successives du Conseil européen qu’assureront l’Allemagne puis la France, il serait plus que temps d’introduire ce que nous appelons ici pour faire image un nouveau « colbertisme européen ». Celui-ci aurait nécessairement des conséquences sur les institutions politiques de l’Union et sur celles des Etats-membres. Mais dans un premier temps, on ne se poserait pas la question toujours controversée des institutions. On se bornerait à discuter des objectifs, des domaines et des méthodes que se fixerait ce colbertisme, ainsi que des possibilités permettant de le rendre compatible, chaque fois que nécessaire, avec la gestion capitaliste et le marché international.

Il faudrait évidemment, pour justifier ce retour au colbertisme, que les Etats européens affichent de grands projets mobilisateurs visant le développement durable. Ces projets intéresseraient l'énergie afin d'orchestrer la sortie de l'économie des hydrocarbures, les transports, l'agriculture, le maritime, l'habitat, la santé et, bien évidemment, les industries dites aujourd'hui de l'intelligence. Ce serait sans doute la meilleure façon de construire "l'Europe par l'exemple", selon l'expression d'une candidate potentielle à la présidence de la République française, expression dont il n'y a pas de raison de lui laisser le monopole.

Que faut-il entendre par nouveau colbertisme européen?

Appelons (pour faire image) colbertisme ou nouveau colbertisme une politique aux objectifs suivants :

- Tenir compte des besoins à long terme au même titre que des besoins à court terme. Il ne faut pas sacrifier les premiers aux seconds. Ceci suppose des investissements industriels sur plusieurs décennies, qui ne seront pas rentables immédiatement. Ceci suppose aussi des investissements en recherche/développement couvrant la gamme entière des besoins, depuis la recherche fondamentale et la recherche technologique jusqu’à l’innovation industrielle. Là encore, la rentabilité à court terme de ces investissements de recherche n’est pas assurée. Ils ne seront productifs que sur la longue période. Les besoins dans ces deux domaines de l’industrie et de la recherche doivent être définis dans des perspectives géostratégiques visant à garantir l’avenir de l’Europe en tant que puissance. On fera appel aussi bien à des experts scientifiques et techniques qu’à des stratèges en intelligence économique, sous le contrôle des représentants politiques.

- Faire passer l’intérêt général avant les intérêts particuliers. Il doit s’agir d’une règle générale à rappeler chaque fois que nécessaire à ceux qui cèdent par intérêt électoral ou par démagogie aux pressions des innombrables lobbies visant à influencer les choix politiques. L’intérêt général doit par exemple légitimer les expropriations pour motif d’intérêt public, à condition que les préjudices imposés aux propriétaires soient dûment compensés. Dans le cas de l’énergie, les oppositions de multiples intérêts privés, aux lignes à haute tension, aux éoliennes, aux centrales nucléaires, montrent bien qu’aucune politique à long terme n’est possible si ces oppositions ne sont pas réduites par le recours à des mesures d’ordre public.

- Assurer l’harmonisation-péréquation, au plan territorial et dans la durée, des productions et des besoins sur l’ensemble des territoires européens (tout au moins de ceux dont les gouvernements auront acceptés les contraintes d’une politique commune).

- Viser en dernier ressort à la protection du territoire et de ses habitants. On n’acceptera donc pas sans précaution la concurrence internationale, surtout quand elle provient de puissances aujourd’hui dominantes n’ayant aucune raison de favoriser les intérêts européens. La protection doit être entendue dans tous les sens du mot : sécurité minimum de l’emploi, défense économique et sociale des acteurs économiques et des citoyens et, finalement, mise en application d’impératifs de sécurité-défense dans un monde qui sera de moins en moins pacifique. Il faudra tenir compte aussi de la survenance de catastrophes majeures, telles que des pandémies grippales, aux causes naturelles ou humaines. Nous reviendrons ultérieurement sur ce sujet en commentant l’ouvrage récent de Fred Charles Iklé, Annihilation from within, CUP, 2006.

- Accepter la coexistence entre des secteurs protégés par des mécanismes dérogatoires aux règles du marché et des secteurs entièrement ou partiellement libres. On pourra reprendre pour désigner ce système le mot français tombé en désuétude d’économie mixte. Selon les secteurs et les époques, la répartition entre les domaines protégés et les domaines ouverts à la concurrence devra varier. Mais dans tous les cas, les privilèges de la puissance publique, visant à défendre l’intérêt général, devront être sauvegardés.

- Eviter de s’enfermer dans les égoïsmes de pays riches, mais faire de la coopération technique avec les pays pauvres, un volet négocié et dûment financé des stratégies d’intérêt général poursuivies par le colbertisme européen. Ainsi, dans la lutte contre les gaz à effet de serre (GES) ou contre les maladies contagieuses, l’Europe devrait inscrire dans ses priorités régaliennes la fourniture quasiment gratuite de solutions aux pays pauvres. En dehors de toute éthique, son intérêt égoïste le lui commande.

Cette politique repose donc nécessairement sur des choix institutionnels et économiques considérés aujourd’hui par les représentants du capitalisme financier et par la pensée unique libérale comme dépassés parce qu’inefficaces. On s’aperçoit au contraire, face à l’accroissement des difficultés et des risques courus par l’économie mondiale, que c’est le libéralisme qui est désormais dépassé. Il est non seulement inefficace mais destructeur. Il l’est pour le monde tout entier. Il l’est d’abord pour l’Europe.

Conditions pour un nouveau colbertisme européen

Il conviendrait donc de revenir en Europe à des formes modernes de colbertisme. Ceci suppose la réunion de plusieurs conditions :

- L’existence d’un pouvoir étatique (en ce qui concerne l’Europe, d’une coopération renforcée Etats, à défaut d’un Etat fédéral) ayant l’autorité politique suffisante pour définir les cadres réglementaires à l’intérieur desquels se déploieront les activités que l’on estimera devoir protéger. Les réglementations correspondantes s’appliqueront sur l’ensemble du territoire européen et s’imposeront à tous. Des dérogations ou exceptions au profit des ressortissants d’Etats non-européens pourront faire l’objet de conventions sur la base de la réciprocité avec ces Etats ou sur le plan multilatéral, par exemple à l’OMC. Ces réglementations fourniront les bases légales nécessaires aux aides fiscales, aux prêts, aux aides à la recherche, aux politiques préférentielles d’achat et aux garanties d’emprunts destinées à soutenir les activités protégées.

- La création d’Agences européennes, là où elles n’existent pas encore, exerçant par délégation des Etats les responsabilités régaliennes, dans les domaines protégés. Cette solution est indispensable en Europe, tant que n’existera pas un Etat fédéral analogue à celui des Etats-Unis ou un Etat fort comme celui de la Chine, capables de jouer ce rôle. Les Agences proposeront et mettront en œuvre les stratégies politiques et les politiques industrielles assurant sur l’ensemble du territoire européen les équilibres entre long terme et court terme, intérêts publics et intérêts privés, régions riches et régions pauvres.

- La création, là où ils n’existent pas encore, de services publics (établissements publics, sociétés d’économie mixte, entreprises privées sous contrats publics) gérant les équipements, les personnels et les politiques de production et de vente des biens et services produits par ces entreprises, sous le contrôle des Etats et des Agences. Ces entreprises de services publics pourront être nationales, mais elles devront accepter de se coordonner au plan européen. Dans certains cas, elles pourront être mises en compétition interne, mais dans des limites bien définies visant seulement à diversifier les offres et éviter des monopoles non fondés. Ces entreprises de service public ne devront en aucun cas être achetables (opéables) par des capitaux privés européens ou non-européens.

- La possibilité de rapprochement avec des entreprises privées européennes ou non européennes à condition que celles-ci ne puissent devenir majoritaires ni en capital ni dans les organes décisionnaires. En cas de fusions ou achats donnant lieu à des remodelages de périmètre, la préférence européenne devra jouer dans la définition des nouvelles alliances.

- La nécessité de financer les investissements industriels et de recherche/développement par des prélèvements sur les revenus des particuliers ou sur leurs consommations jugées non prioritaires ou gaspilleuses. Ces prélèvements prendront la forme d’impôts et taxes s’appliquant à l’ensemble de la population fiscale. Ils porteront aussi sur les acheteurs finaux des produits et services protégés, grâce notamment à des prix de vente ou tarifs permettant d’assurer une partie des amortissements. En d’autres termes, il faudra renoncer à une politique systématique de bas tarifs, qui provoquent des détournements de concurrence. L’énergie, le transport et autres services consommateurs de ressources collectives devront désormais être payés à leur juste prix.

La contrepartie de cela, qui devra si possible être négocié avec les partenaires non-européens, sera l'imposition des produits importés afin qu'ils ne concurrencent pas par des prix trop bas les produits domestiques.

L’ensemble de ces mesures traduira la généralisation, dans les secteurs jugés stratégiques, de ce que l’on appelle encore par dérision le patriotisme industriel, mais d’un patriotisme industriel élargie à l’ensemble de l’Europe – ou tout au moins à ceux des pays européens acceptant de s’engager dans le processus protecteur décrit ici. Il serait inadmissible en effet que des entreprises publiques ou privées dérégulées, provenant de pays européens réfractaires à l’effort commun ou de pays étrangers, puissent venir concurrencer – que ce soit au plan des tarifs ou dans les réponses aux appels d’offre, les entreprises publiques vertueuses, endettées par des investissements ambitieux .

Au-delà d’un patriotisme industriel européen, le nouveau colbertisme européen proposé ici entraînera la définition et la mise en œuvre de politiques industrielles et de recherche, par grands secteurs, à échéance pluriannuelle. Ces politiques seront évidemment ajustées en fonction de l’évolution économique. Elles devront être élaborées et discutées très largement, en dialogue avec les intérêts privés et les citoyens. Il faudra cependant que le dialogue ne soit pas une excuse pour céder à la démagogie et aux pressions des intérêts particuliers qui s’y opposeraient. L’objectif général de ces politiques, tous secteurs confondus, devra être de favoriser la baisse des consommations (et donc des formes de croissance qui y sont associées) dans les activités produisant du gaspillage et des risques environnementaux. Au contraire elles viseront à favoriser les productions et les consommations (ce qui entraînera des créations d’emploi et de la croissance) dans les activités créatrices de nouveaux produits et services. respectueux de l’environnement.

Il est évident qu’un tel colbertisme n’est pas compatible avec le capitalisme financier mondialisé. Celui-ci repose sur le libre jeu des fonds d’investissement internationaux. Par définition, ceux sont à la recherche du profit le plus grand dans un délai le plus court possible. En conséquence, le capitalisme financier sacrifie l’investissement industriel et de recherche. Il privilégie les intérêts particuliers des actionnaires sur l’intérêt général. Il n’assure pas l’harmonisation mais au contraire la mise en concurrence permanente des productions et des besoins, avec la disparition des plus faibles. ll ne se soucie pas de protéger un territoire et ses habitants mais le profit de ses actionnaires. Ajoutons que dans un monde inégalitaire dominé par une superpuissance capitaliste, les Etats-Unis, le capitalisme financier fonctionne, sans le vouloir ou de façon délibéré, au service des intérêts géostratégiques de cette superpuissance.

Ce colbertisme n’est pas non plus compatible avec les Traités européens, notamment les dispositions assurant le marché unique. Mais c’est tout le problème de l’avenir de l’Europe qui se trouve posé. Si certains Etats jugent bon de modifier les Traités pour rétablir des protections anormalement sacrifiées, il faut qu’ils le fassent. Sinon l’Europe toute entière peut signer son arrêt de mort.

Il n'est enfin pas compatible avec la disparition des services administratifs chargés de veiller à l'application des réglementations fiscales, douanières ou de police.

Réponse aux objections

Proposer un colbertisme à l’échelle européenne suscitera de nombreuses objections, auxquelles in faudra apporter des réponses. En voici quelques unes :

- Objection : Il s’agit d’un modèle de développement à la française, qui fera peur aux autres pays européens.
Réponse : ce modèle n’est pas totalement étranger à la tradition des services publics de nombreux autres Etats. Par ailleurs, il devra être négocié et adapté compte tenu des spécificités de ces pays.

- Objection : Ne va-t-on pas avec ce modèle s’engager dans la voie d’une économie entièrement administrée, supposant réapparition d'une bureaucratie tatillone voire possiblement corrompue?
Réponse : ce modèle n’intéressera que les secteurs considérés comme stratégiques. Il ne concernera pas ceux pouvant rester sans inconvénients ouverts à la concurrence internationale. Il est vrai que les secteurs stratégiques sont nombreux et pèsent lourd dans les PNB. Mais c’est une raison de plus pour les protéger. Quand à la bureaucratie, certaines techniques modernes de gestion administrative devraient permettre d'alléger ses coûts et la rendre plus transparente. C'est à quoi devrait s'intéresser les politiques dites de Réforme de l'Etat, plustôt qu'à la simple suppression de services.

- Objection : Ne va-t-on pas dans ces secteurs protégés retrouver tous les défauts de la technocratie à la française ? Celle-ci repose sur des corps d’ingénieurs et d’administrateurs d’Etat élitistes. Elle dote les personnels de statuts injustement protecteurs. Elle aboutit à des décisions prises à l’écart des mouvements d’opinion et pouvant se traduire par des rejets.
Réponse : les personnels des services publics acceptent des contraintes que leur statut doit reconnaître et récompenser. Mais rien n’oblige les Etats à transformer ces statuts en niches de privilèges. Par ailleurs, aujourd’hui, en Europe tout au moins, les gouvernements et les personnels des services publics eux-mêmes savent bien que rien de durable ne peut être acquis en dehors du dialogue avec les usagers et les citoyens. Pour reprendre le mot à la mode, nous pourrions dire que ce que nous proposons ici serait un « colbertisme participatif ». Il faudra pour qu’il soit crédible en définir au cas par cas les modalités.

- Objection. Il sera impossible de faire accepter aux citoyens les restrictions de revenus et de consommations que suppose le bon fonctionnement du modèle proposé ici.
Réponse : c’est là l’objection la plus forte. La réponse qui s’impose est que l’Europe n’a plus le choix. Devant la montée des périls généraux (notamment la crise climatique et les affrontements qu’elle induira), l’Europe doit s’engager toute entière dans l’équivalent d’une économie de guerre, reposant sur les sacrifices des plus favorisés et le découragement de formes de consommation et de « croissance » mettant en péril non seulement l’Europe mais le monde. Tant que cela ne sera pas compris par les citoyens et leurs représentants politiques, rien ne sera possible.

En contrepartie de restrictions dans les formes de consommations dangereuses, ce modèle pourra développer de nouveaux services dans les domaines immatériels (santé, éducation, culture) ainsi que promouvoir des politiques apportant du rêve collectif et de l’orgueil aux citoyens européens : politiques de transports publics, politiques spatiales, politiques de promotion de l’intelligence et des connaissances, grands équipements et grands programmes de recherche.

Application au secteur européen de l’énergie

La panne électrique du 4/11 a amplement démontré l’intérêt d’une entreprise publique intégrée « à la française », EDF, confrontée la multiplication des opérateurs européens de production et de transport. Ceci vient directement à l’encontre de la volonté libérale visant à démanteler EDF et à la privatiser. La panne a montré aussi l’intérêt d’une interconnexion entre les réseaux européens, mise en place malgré les résistances de certains opérateurs. Mais elle a montré aussi la fragilité de ce dispositif, tenant à l’inexistence d’une politique européenne des énergies renouvelables et plus généralement d’une politique européenne des énergies.

Nous pourrions définir celle-ci comme supposant :

- Des investissements sur 50 ans en matière de production. EDF chiffre l’effort à consentir sur 10 ans, pour ce qui la concerne, à 1.000 milliards d’euros. Ce ne sera pas possible dans le cadre du marché. De plus, ce ne sera pas suffisant puisque des efforts correspondants devront être faits dans les autres pays. Cela ne concerne pas non plus les formes de production décentralisées.

- La nécessité de recourir sans exclusives à toutes les formes d’économie et de production. Dans ce domaine, il faut combiner le nucléaire et les différentes sources d’énergie renouvelables. Il serait anormal que des pays comme l’Allemagne prétende à la fois sortir du nucléaire et bénéficier de la garantie du parc de centrales françaises. Il faudra aussi conjuguer la production centralisée (au niveau de grosses unités) et la production décentralisée voire locale.

- Des investissements intéressant non seulement la production mais la recherche développement. Les perspectives apportées par les nouvelles sciences et technologies en matière de nouvelles sources et de nouvelles méthodes d’économiser l’énergie sont considérables, mais doivent être financées.

- La nécessité de mettre en place rapidement les réseaux d’interconnexion qui manquent encore. L’hostilité des propriétaires privés face à l’installation de lignes à très haute tension, qui a bloqué tous développement sérieux depuis 20 ans, ne doit plus durer. Le régime des expropriations s’impose de nouveau à grande échelle, comme il s’est imposé pour la construction des réseaux ferroviaires.

- L’ajustement à la hausse des tarifs de l’énergie, pour financer une partie des investissements et par ailleurs décourager les consommations de gaspillage. Cette hausse devra être suffisante pour permettre certains aménagements de tarifs en faveur des plus pauvres.

- La protection des entreprises électriques face aux entreprises gazières. Le gaz, le pétrole et le charbon, représentent des énergies u’il faut décourager progressivement. Ceci pour plusieurs raisons : il s’agit d’énergies dont la source est extra-européenne et qui nous mettent directement dans la mains de nos concurrents et ennemis potentiels ; il s’agit d’énergies qui continueront à émettre du CO2 en quantité telle, malgré les projets de séquestration, que la lutte contre la production des GES perdra toute efficacité ; il s’agit enfin d’énergies appelées à disparaître par épuisement des réserves. Mais insistons ici sur le fait que cet argument ne doit être que secondaire. On peut faire confiance aux industries pétrolières pour découvrir encore longtemps de nouvelles sources, au grand dommage de l’environnement. C’est ce que montrent les projets d’exploitation des réserves sub-arctiques, rendues accessibles prochainement par le réchauffement. Le pétrole serait-il abondant et gratuit qu’il faudrait encore le bannir. Nous dirons la même chose du gaz naturel. Il faut réserver les hydrocarbures à la pétrochimie et à la biochimie.

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On voit qu'une politique européenne des énergies n’aura pas de sens si elle ne s’accompagne pas de politiques européennes parallèles dans beaucoup de secteurs liés : transports, agriculture, habitat…D’où l’intérêt de la proposition précitée de Jean-Paul Fitoussi visant à créer une Communauté européenne de l’environnement, de l’énergie et de la recherche (C3ER).

Mais on voit aussi que de proche en proche, ces perspectives nous conduisent au projet faisant l’objet de cet article, un nouveau colbertisme européen s’accompagnant des réformes institutionnelles et légales nécessaires à se mise en oeuvre. 15/11/06


Rôle écologique des elfs

Pierre Dubois, grand pape de l'elficologie, moins illuminé qu'il n'en donne parfois l'impression, a expliqué sur Europe 1 le 15 novembre l'intérêt que présentait la croyance aux dieux, elfs, sorcières et autres petits peuples du folklore paysan universel. A des époques où le savoir se transmettait de façon mythique et non rationnelle, la croyance en ces créatures permettait d'éviter les comportements destructeurs du milieu naturel ou dangereux pour les personnes. Ainsi celui qui jetait des ordures dans la source fâchait l'ondine maîtresse des lieux, qui se chargeait de le punir. De même la peur de la dame de l'étang, aux doigts et aux cheveux verts, pouvait empêcher les enfants de trop s'approcher de l'eau la nuit. Ces explications darwiniennes sont très intéressantes et complètent les analyses matérialistes sur le rôle social utile des religions, tant du moins qu'elles ne sont pas poussées aux extrêmes. 15/11/06

* Voir La guilde des elficologues http://www.e-monsite.com/guildeselficologues/


Un matérialiste québecois à découvrir

Un de mes correspondants m'a signalé l'existence d'un site qu'à ma honte j'ignorais, celui de Bernard Cloutier. Je cite:
"Bernard Cloutier, ancien patron de société pétrolière, gentilhomme campagnard, puis depuis 10 ans globe-trotter visitant les régions les plus pauvres de la planète...
http://berclo.net/abcfr.html
Et pour vous éviter de perdre du temps sur ce mégasite de plus de 1000 pages, je me permets d'attirer votre attention sur sa philosophie humaniste, athéiste et militante, proche de la nôtre :
http://berclo.net/pages-div/statement-fr.html
et ses réflexions récentes à l'approche de la mort...
http://berclo.net/pages-div/death-fr.html
Et s'il vous reste du temps, ce dont je doute, vous pouvez faire, avec lui, quelques tours du monde remarquablement documentés sur les religions et cultures les plus diverses; c'est en découvrant son site, il y a un an, que j'ai été initié à la théorie des mêmes !
Vous pourrez aussi y découvrir son vécu des Services d'Urgences Médicales de Montréal. 15/11/08


Ségolène a le courage de ne pas employer le langage de bois

Le procès qu'ont fait certains socialistes à Ségolène Royal n'est pas digne. Elle évoquait à juste titre le fait que l'Education Nationale ne rémunère pas le temps passé par les enseignants lorsqu'ils donnent des cours de rattrapage bénévole...avec ce résultat que les sociétés privées de soutien scolaire recrutent des professeurs pour le faire, mais au seul bénéfice des enfants de milieux favorisés. Il faudrait au contraire féliciter cette candidate à la présidence de ne pas employer la langue de bois qui s'impose à gauche quand on aborde la question des enseignants. Le propos était peut-être un peu vif, mais combien rafraichissant. Les Français devraient espérer beaucoup d'un futur chef d'Etat capable de s'en prendre ainsi aux poncifs de son propre camp. 15/11/06


Conception de systèmes spatiaux

On me signale les livres de Serge Potteck, ingénieur du CNES, consacrés à la conception de systèmes spatiaux. Il s'agit de tâches très minutieuses, qui exigent la gestion de nombreuses variables, avec un grand sens de l'anticipation. Pour plus d'information, voir
http://www.schemectif.net/Conception/index.html 15/11/06

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