Gazette d'Admiroutes N° 147-1 en date du 15/09/06

Publié le par Jean-Paul Baquiast

Un ami que la Grande Bretagne ne doit pas trahir

C'est à peu près la traduction du titre d'un article récent de Gerard Baker dans le Times: "One friend Britain must stand by" . Gerard Baker est rédacteur en chef du Times aux Etats-Unis. Il est donc très proche de l’opinion britannique pour qui l’alliance avec l’Amérique constitue la meilleure garantie du Royaume Uni dans un monde de plus en plus dangereux. Dans un article dudit Times en date du 8 septembre (http://www.timesonline.co.uk/article/0,,6-2347911,00.html) il exprime sa crainte de voir les Anglais rejeter la relation spéciale avec les Etats-Unis, en conséquence du départ annoncé de Tony Blair et de son remplacement par Gordon Brown. Il exhorte au contraire le prochain Premier ministre de « make sure foreign policy is right behind America » autrement dit de faire en sorte que la politique étrangère britannique continue à soutenir pleinement l’Amérique. Le pire serait que la Grande Bretagne choisisse entre deux attitudes également mauvaises : « go-it-alone bulldog independence or alignment with our European “partners”. », c’est-à-dire une indépendance de bulldog solitaire ou l’alignement sur les « partenaires » européens (NB : on appréciera à cette occasion les guillemets qui entourent le terme de "partenaires", comme s’il s’agissait plutôt d’ennemis que d’alliés).

Même si Gerard Baker concède que la politique de Bush a fait beaucoup d’erreurs, il rappelle qu’il ne faut pas se tromper de cible. Ce n'est pas aux Américains ni aux Israéliens qu’il faille imputer les conflits et les destructions d’après le 11 septembre, mais aux factions meurtrières qui se disputent le Moyen Orient et menacent l’Occident. Aussi, le prochain gouvernement britannique devra se faire un devoir de rappeler aux citoyens que : « America represents still, as it has for the past 60 years, the last best hope of freedom », l’Amérique représente encore, comme elle l’a fait pendant ces soixante dernières années, le meilleur espoir de liberté.

Un discours de cette nature sera certainement entendu, non seulement par les nombreux Britanniques ayant depuis la 2eGM lié leurs intérêts à ceux des Etats-Unis, mais par la grande fraction de l’opinion européenne pour qui l’amitié américaine parait aussi essentielle que l’air et l’eau. Dans un précédent article, j’avais repris l’idée, pourtant bien banale, que l’Europe ne se construira pas si elle ne s’affranchit pas de sa dépendance à l’Amérique. Autrement dit, que cette dernière était le premier obstacle à la construction d’une Europe indépendante. Ceci ne voulait pas dire traiter l’Amérique en ennemi, mais prendre dans tous les domaines impliquant des intérêts stratégiques le plus de distance possible, afin de ne plus dépendre des errements de la politique américaine. Ceci m’a valu les critiques de nombreux lecteurs. Comment admettre que l’Europe puisse affronter nue et sans armes les innombrables périls qui la menacent et qui menacent le monde ? On retrouve cette peur instinctive dans la conclusion de l’article de Gérard Baker. Ce n’est pas par amour désintéressé des valeurs démocratiques occidentales mais par peur, qu’il encourage le Royaume Uni à rester dans l’orbite américaine plutôt que se rapprocher de l’Europe.

Mais pourquoi cette défiance à l’égard de l’Europe ? On peut en trouver une première raison dans le fait que Gerard Baker, comme beaucoup de Britanniques, ne fait pas confiance aux Européens. Bien plus, il les méprise (certains des commentaires ajoutés à l’article confirment ce diagnostic). Selon cette opinion, le Royaume Uni ne peut rien attendre des Etats européens (le mot d’Union européenne n’est même pas prononcé). Comme il ne peut pas non plus prétendre seul à la puissance internationale, la relation spéciale avec les Etats-Unis reste pour lui la seule issue.

La méfiance voire l’hostilité à l’égard de l’Europe sont si répandues et anciennes qu’il est inutile d’en faire ici l’analyse. Il parait plus utile de se demander si ce sentiment, à supposer qu’il soit légitimé par des expériences passées malheureuses, ne pourrait pas être redressé aujourd’hui. Ceci non pas en exhortant l’opinion britannique à revenir sur ses préjugés mais en convainquant les Européens de rendre l’alliance européenne plus attractive pour la Grande Bretagne. Pour cela, ils devraient montrer qu’ils ont l’intention de faire de l’Union Européenne et des divers Etats qui la composent la super-puissance mondiale qu’elle n’est pas encore et qui pourrait avantageusement prendre le relais, dans la protection de ses propres intérêts, d’une Amérique devenue défaillante.

Autrement dit, la Grande Bretagne ne s’intéresserait vraiment à l’Europe que si celle-ci cessait de se comporter en un ensemble mou et passif, uniquement occupé de ses profits, de sa consommation et de ses loisirs. Si l’Europe acceptait, comme d’ailleurs les Etats-Unis l’ont fait jusqu’à présent pour leur compte, de se doter d’une puissance militaire crédible, de financer des investissements de recherche et de développement importants, de définir sa propre politique internationale au service de ses intérêts et de ceux de ses alliés proches, les Britanniques, nous en sommes persuadés, rejoindraient le mouvement. Mais cela supposerait de la part des Européens de nombreux sacrifices : sacrifices matériels d’abord mais surtout sacrifices d’orgueil national puisqu’ils devraient apprendre à parler d’une seule voix – de la même façon que le gouvernement fédéral américain sait parler au nom de tous les Etats constituant la Fédération.

Tant que les Européens – rejoints alors espérons-le par les Britanniques - ne comprendront pas qu’une telle attitude courageuse serait la meilleure garantie de leur sécurité dans ce monde dangereux, il n’auront qu’une solution, compter sur les Etats-Unis pour les défendre…et verser des larmes en constatant que ceux-ci en sont devenus bien incapables. 09/09/06


L'Europe laissera-t-elle la Lune aux Américains?

La Lune? Quel intérêt? C'est ce que demanderont les gens à courte vue, relayés par les responsables politiques affligés du même mal. Rappelons cependant ce qu'il en est.

Voici plus d’un an, le président G.W.Bush avait donné à la NASA la consigne de préparer le grand retour américain sur la Lune, retour lui-même considéré comme une étape indispensable dans la perspective de vols humains vers Mars. Ce retour, Back to the Moon, est prévu en principe pour 2020, avec l’alunissage de 4 hommes. La NASA est donc en train d’aborder les premières phases du programme, désormais nommé Constellation. Pour cela, elle vient de désigner la société Lockheed Martin pour la conception puis la construction de la capsule qui transportera les astronautes. Le contrat est actuellement limité à 8 milliards de dollars sur treize ans. Mais chacun sait que le montant sera dépassé.

L’objectif du contrat vise à élaborer deux pièces majeures du dispositif destiné à la Lune. La première consiste en un module ou plus exactement un véhicule d'exploration déjà baptisé Orion. Il comportera un cône habitable - la capsule – surmontant un cylindre qui contiendra vivres et matériel. Orion emportera dans un premier temps six astronautes vers la Station Spatiale Internationale, ISS, à partir de 2014. L’ISS, convenablement rajeunie et complétée d’ici là par plusieurs vols de navettes, constituera une des bases arrière de l’expédition. Selon le schéma retenu pour Apollo, Orion restera en orbite autour de la Lune, tandis que les hommes utiliseront un atterrisseur. Puis il ramènera l'équipage sur Terre dans la capsule qui, seule, rentrera dans l'atmosphère.

Le deuxième élément du dispositif consistera en un ensemble de puissants lanceurs, baptisés Ares. Les fusées Ares-1 réutiliseront des dérivés des actuels boosters à poudre de la navette spatiale. Elles mettront Orion en orbite terrestre ou lunaire. Les fusées Ares-V emporteront des charges de 130 tonnes en orbite basse. Ils utiliseront un ensemble de moteurs dont beaucoup d'éléments seront repris de la navette, mais qui comporteront des systèmes en cours de développement. La charge sera constituée par le matériel nécessaire aux différents stades de l’exploration. .
Ce programme sera complété par l’envoi, dans des délais plus rapprochés, de différentes sondes et satellites robotisés permettant de préciser les sites d’alunissage et divers autres paramètres. D’autres nations feront de même en ce qui les concerne car la Lune est considérée désormais par beaucoup de puissances spatiales comme un enjeu stratégique.

On peut penser que la Chine, dont les ambitions de débarquement humain sont clairement affichées, observera avec attention la démarche américaine et s’efforcera de suivre ses traces. Elle n’a pas aujourd’hui ni le vaisseau spatial ni les lanceurs assez puissants pour rivaliser avec les Etats-Unis, mais on peut penser que, sans regarder aux coûts, elle rattrapera son retard dans la décennie. La Russie n’a pas non plus l’intention de rester en dehors de la course.

Seule l’Europe semble se désintéresser de l’objectif d’un débarquement humain sur la Lune – comme si le succès de petites missions comme celle qui vient de se terminer avec Smart-1 suffisait à ses ambitions. Elle n’a d’ailleurs pour le moment aucun des véhicules qui lui seraient nécessaires pour entrer dans la compétition. Or ceux-ci ne s’improvisent pas. Ils demandent plusieurs années de développement. On ne peut pas non plus les trouver sur le marché, en les achetant sur étagère à des concurrents. Ceci veut dire que si l’Europe ne prend pas dans les mois qui viennent la décision de préparer des missions lunaires européennes, nos concitoyens verront tout ces grands programmes se dérouler sans eux. Il leur restera la possibilité d’admirer à la télévision les exploits des autres. 07/09/06

Pour en savoir plus
Programme Orion http://www.nasa.gov/mission_pages/constellation/orion/index.html
Programme Ares http://www.nasa.gov/mission_pages/constellation/ares/index.html


L'Hebdo des socialistes est désormais en ligne

Tout arrive. Cette gazette destinée à servir de lien entre les militants du PS et les autres est désormais en ligne sur le site http://hebdo.parti-socialiste.fr/. Ceci devrait faciliter l'accès à la pensée de ce parti, pour ceux qui ne jugeaient pas utile de s'abonner, ou qui ignoraient le modus operandum. On peut réagir aux articles selon la formule des blogs. 07/09/06


Le nouveau mur de l'argent

François Morin, professeur d'économie à l'Université de Toulouse, qui n'a donc rien d'un militant de la LCR, dénonce ce que l'on soupçonne mais que l'on oublie vite, le poids des intérêts financiers spéculatifs dans l'économie mondiale. Son livre (Le nouveau mur de l'Argent, Seuil) montre comment le Produit Intérieur Brut, c'est-à-dire la production proprement dit, pèse peu dans les transactions interbancaires. Son poids est de 3% tandis que les opérations de change comptent pour 30% et les transactions sur produits dérivés, servant notamment à couvrir les risques des investisseurs, 60% du total. Les grandes banques internationales captant l'épargne mondiale, forment un oligopole suffisamment puissant pour être le véritable régulateur des marchés monétaires et financiers mondiaux, reléguant au second plan les banques centrales (y compris la Banque européenne) et autres institutions - Fonds monétaire international, Banque des règlements internationaux - censées veiller à la stabilité du système.

L'une des conséquences de cette dérive est d'avoir donné le pouvoir « aux investisseurs financiers capables d'imposer aux entreprises de nouvelles normes de gestion qui transfèrent massivement les risques sur les salariés et les retraités ». Ceci dans l'objectif d'assurer aux actionnaires (essentiellement des fonds américains... en attendant les chinois) un rendement élevé sur leurs placements. Faut-il laisser faire ou faire front ? François Morin appelle à la création d'une instance de régulation globale capable d'appréhender l'exubérance de la finance internationale. Il peut toujours en rêver...(Source Laurence Caramel Le Monde, 05/09/06) 07/09/06


La grande distribution et le harcèlement au travail

Le Monde du 06/09 donne la parole (p. 18) à la courageuse Dr Dorothée Rameau, qui vient de publier le "Journal d'un médecin du travail" (Le Cherche Midi). Elle y fait part de son expérience accablante à l'écoute des victimes du harcèlement professionnel pratiqué en dogme, à tous les échelons de la hiérarchie, par les maîtres de la grande distribution. Le personnel de base en souffre principalement, mais l'encadrement aussi, obligé pour survivre de se comporter en négriers. Le client naïf dira que tout ceci est très excessif. Les caissières et les vendeuses du super-marché du coin ont l'air épanoui. De toutes façons, pressurer un peu les fainéants se fait dans l'intérêt du consommateur, afin que celui-ci bénéficie des prix les plus bas.

C'est en fait dans l'intérêt des patrons et des actionnaires qu'il convient de détruire le moral du personnel, en laissant à la sécurité sociale le soin de réparer les dégâts. On savait déjà que la grande distribution était responsable de la disparition de beaucoup d'activités productives nationales, en faisant appel à des concurrents étrangers ou délocalisés dont les produits ne sont vendables en France que parce que les coûts du transport ne sont pas pris en charge par les producteurs ou distributeurs mais par la collectivité. On ne peut plus maintenant ignorer comment se comportent les souriantsd patrons des grandes enseignes. 07/09/06


L'intelligence collective selon Ségolène Royal

Les éléphants socialistes et leurs fidèles se sont gaussés quand Ségolène Royal a dit qu'avant d'asséner aux Français ses propres certitudes pour en faire une sorte de Petit Livre Rouge à la Mao (ou à la Sarkozy), elle préférait laisser les internautes s'exprimer sur son site http://www.desirsdavenir.org/ Ainsi, a-t-elle dit, apparaîtrait une "intelligence collective". Et de rire, les éléphants...Comment une intelligence quelconque pourrait-elle émerger du fatras de propos incohérents rassemblés par ce site.

Cependant, Ségolène n'a pas tort de parler d'intelligence collective. Elle fait allusion, sciemment ou pas 1), à ce que depuis quelques années ont mis en lumière les théoriciens de la complexité, sur le thème de l'ordre à partir du bruit, order from noise. Il est reconnu désormais par les scientifiques les plus sérieux que des idées très élaborées et très pertinentes peuvent se construire peu à peu à partir de contributions multiples et souvent contradictoires. Elles émergent dans les esprits avant même d'être reprises et mises en formes par des processus de médiation. Elles peuvent renouveller profondément les approches politiques, mieux que en tous cas que ne peuvent le faire les hommes politiques traditionnels, vieux dans la tête, qui appellent au changement sans rien proposer qu'un retour en arrière.

pour leur part, les éléphants ne font pas preuve d'intelligence collective mais plutôt de bétise collective, par exemple quand la subtile Martine Aubry (parait-il poussée en sous-main par Lionel Jospin) fait une allusion salace aux "mensurations" de Ségolène. Elle ne fait que renforcer la cote d'amour des Français pour cette dernière. 05/09/06

1) Son staff est-il abonné à Automates Intelligents?


Transatlantic Trends

Transatlantic Trends est une étude annuelle d’opinion publique, considérée généralement comme très professionnelle, examinant les attitudes américaine et européenne vis-à-vis des relations transatlantiques. C’est un projet du German Marshall Fund of the United States et de la Compagnia di San Paolo, mené avec le soutien de la Fundação Luso-Americana, de la Fundación BBVA et de la Tipping Point Foundation. Cette année, l’étude examine les opinions des citoyens des deux côtés de l’Atlantique sur un grand nombre de sujets, parmi lesquels les questions de sécurité.

Le rapport est consultable en ligne. Le point le plus marquant est que désormais 56% des européens sont défavorables au leadership des Etats-Unis dans les affaires internationales, contre 31% en 2002. Corrélativement, la confiance manifestée à l'égard de G.W. Bush, y compris dans les pays jusqu'ici très confiants comme la Roumanie, la Pologne et le Royaume-Uni, s'est effondrée. Juste retour des choses. L'incompétence criminelle finit par se faire remarquer. 05/09/06

* Transatlantic Trends 2006. Page d'accueil http://www.transatlantictrends.org/index.cfm?id=36
* Le rapport http://www.transatlantictrends.org/doc/2006_TT_key%20Findings%20FRENCH.pdf

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